Le procès de la solitude
Ce que mon autisme m’a appris sur le retrait
Durant l’immense majorité de son histoire, l’être humain n’a jamais vécu seul.
À la tombée du jour, les membres du clan se rassemblaient autour du feu. Au-delà des flammes commençait un territoire incertain, peuplé de bêtes sauvages, de dangers invisibles et de tout ce que l’on ne pouvait ni prévoir ni maîtriser. La communauté n’était pas seulement une compagnie. Elle était une condition de survie. Le clan protégeait, la tribu nourrissait, le village transmettait les savoirs, les mythes et les alliances.
L’individu isolé était vulnérable. Être chassé du groupe ne signifiait pas uniquement perdre ses proches. Cela pouvait signifier perdre l’accès à la nourriture, à la protection, à la mémoire collective et parfois à la vie elle-même.
Nous portons encore en nous le souvenir de ce monde. Bien que nos villes soient devenues immenses et que nos existences ne dépendent plus directement d’un clan, quelque chose d’ancien reste inscrit dans notre manière d’habiter le collectif.
Le paradoxe est frappant : jamais les êtres humains n’ont vécu dans une telle promiscuité. Des millions d’individus se croisent chaque jour dans les transports et les rues des grandes métropoles. Pourtant, cette proximité physique n’a pas aboli le besoin d’appartenance. Derrière les gratte-ciel, les écrans et l’anonymat des foules, nous continuons à chercher ceux qui nous ressemblent.
C’est précisément pour cette raison que le solitaire dérange. Car celui qui s’éloigne du cercle semble rompre avec l’un des réflexes les plus anciens de l’histoire humaine. Le solitaire intrigue et inquiète. Pourquoi quitte-t-il le cercle ? Que cherche-t-il ailleurs ? Que refuse-t-il ici ?
Les sociétés reposent sur des réseaux d’appartenance. Celui qui s’écarte du groupe semble briser un ordre invisible et devient difficile à lire. On ne sait plus très bien où le situer ; il échappe au regard collectif mais aussi et surtout à une partie du contrôle. Il ne participe pas toujours aux mêmes rites, aux mêmes ambitions, aux mêmes hiérarchies. Il suit parfois une autre boussole. Or les sociétés se méfient naturellement de ce qu’elles ne peuvent pas entièrement prévoir.
Est-ce pour cette raison que la solitude a si souvent été regardée avec suspicion ? Comme s’il fallait toujours lui trouver une explication : une blessure, un échec, une exclusion, une pathologie… Comme si le désir de retrait ne pouvait jamais constituer une manière légitime d’habiter le monde.
Pourtant, les récits qui ont traversé les siècles racontent une histoire bien différente.
Les transformations humaines ne naissent presque jamais au cœur du village. Elles prennent forme à sa périphérie, dans ces territoires où les certitudes communes perdent leur emprise.
Depuis les premiers mythes, les lieux de mutation résident presque toujours aux marges du monde ordinaire : déserts, forêts, montagnes, grottes ou rivages reculés. On ne s’y rend pas pour trouver du confort, mais pour traverser une épreuve. L’initiation ne commence pas dans la foule. Elle débute lorsqu’une distance se crée entre l’individu et les certitudes qui l’entouraient jusque-là.
C’est sans doute la raison pour laquelle la solitude occupe une place si paradoxale dans l’histoire humaine. Les sociétés se méfient volontiers de ceux qui s’éloignent du cercle, mais elles n’ont cessé d’honorer ceux qui ont trouvé dans cet éloignement une source de connaissance, de sagesse ou de transformation.
Les ermites, les prophètes et les philosophes furent souvent regardés avec défiance avant d’être admirés. L’humanité semble osciller sans cesse entre deux mouvements contradictoires : elle craint le retrait, tout en reconnaissant que certaines vérités ne se révèlent qu’à ceux qui acceptent de s’enfoncer, pour un temps, dans le silence.
Pendant des années, ma solitude a elle aussi été placée sur le banc des accusés.
Mon parcours thérapeutique reposait sur une idée simple : il fallait sortir davantage, rencontrer des gens, développer un cercle social, construire une vie plus normale.
Mon psychiatre me posait régulièrement les mêmes questions :
« Alors Mlle Favier, vous vous êtes fait des amis ce mois-ci ? Avez-vous rencontré quelqu’un ? Pourquoi ne pas participer à plus d’activités ? »
Je comprenais la logique de ces conseils. Ils étaient bienveillants. Pourtant, chaque consultation me laissait avec l’impression de devoir fournir les bonnes réponses. Car une fois rentrée chez moi, je ressentais toujours le même soulagement. Je retrouvais le silence, les livres, l’écriture, la réflexion, les longues heures passées seule. Le monde redevenait supportable.
Pendant longtemps, cette contradiction m’a semblé incompréhensible. Pourquoi les activités censées me guérir me demandaient-elles autant d’efforts ? Pourquoi la solitude, supposée être le problème, ressemblait-elle si souvent à la solution ?
Cette interprétation a profondément influencé la manière dont j’étais perçue. Mon besoin de retrait, mon épuisement social, mon sentiment de décalage étaient lus comme les manifestations d’une souffrance à soigner. Deux psychiatres ont posé un diagnostic de bipolarité. Je ne conteste pas la réalité de ma douleur psychique. Mais avec le recul, je me demande combien de choses relevaient réellement de la maladie et combien relevaient simplement d’une différence que personne ne savait encore nommer.
Il m’a fallu des années pour comprendre que l’on interprétait peut-être cette solitude à travers la mauvaise histoire.
On me parlait de traumatisme, d’évitement ou de crainte des autres. Pourtant, je n’avais pas peur des humains. J’avais passé près de dix ans à les étudier à travers l’anthropologie. Ce qui m’épuisait n’était pas l’humanité elle-même, mais son bruit, sa vitesse, son imprévisibilité.
Puis j’ai découvert mon autisme, et avec lui la possibilité de relire autrement une histoire que je croyais déjà connaître. Ce que l’on interprétait comme un symptôme répondait parfois à une réalité beaucoup plus simple : certains environnements me demandaient une quantité d’énergie que les autres semblaient ne jamais remarquer.
Je ne crois plus aujourd’hui que toute solitude soit une blessure.
Certaines solitudes naissent de la souffrance. D’autres de la création, de la contemplation ou d’une quête intérieure qui éloigne des chemins ordinaires.
Pendant des années, on a essayé de me guérir de la mienne. Il m’a fallu découvrir que j’étais autiste pour comprendre qu’elle n’était pas toujours le problème.
Elle était l’un des rares endroits où je pouvais respirer.
Merci d’être là,
Maëlis
Illustration : Edward Hopper, Automat (1927).

Le besoin de solitude et de silence , c'est nous trouver . Nous trouver , c'est nous oublier . Nous oublier c est retrouver notre nature originelle.Retrouver notre nature originelle , c 'est enfin nous relier aux autres.
Est-ce la densité d'une population module la nature des interactions.
J'ai l'impression que chez l'humain, plus un lieu est peuplé, frequenté, plus les liens qui s'en extrait deviennent impersonnels.
Plus il est désertique, plus les liens se renforce.